La nouvelle se propagea dans le foyer comme une traînée de poudre silencieuse. D’abord par les chuchotements dans la cuisine, puis les regards insistants dans le couloir, et enfin par les rires étouffés quand Rox passait. Sa soumission n’était plus un secret partagé entre Koffi et Adama ; elle était devenue un spectacle public, une monnaie d’échange sociale au sein de la petite communauté. Il n’était plus « le français silencieux », mais « la pute de Koffi », « l’esclave blanc ». Les surnoms murmuraient dans son dos, des fléchettes empoisonnées qui le piquaient mais, étrangement, ne le blessaient plus vraiment. Ils étaient devenus une sorte de réalité, une confirmation de son nouveau statut.
C’est un soir, alors qu’il faisait les devoirs de Koffi – rédiger des e-mails professionnels que l’homme ne savait pas formuler correctement – que la situation bascula. Un grand Tchadien nommé Ibrahim, connu pour son franc-parlé et ses biceps impressionnants, entra dans la chambre sans frapper. Koffi et Adama étaient là, regardant un match de foot sur un petit téléphone.
« Ibrahim, mon frère, ça va ? » dit Koffi sans lever les yeux.
Ibrahim ne répondit pas tout de suite. Il s’adossa au chambranle de la porte, les bras croisés, et fixa Rox penché sur l’ordinateur portable.
« Dis-moi, Koffi. Ça me dérange pas, ce que tu fais. Chacun ses goûts. Mais ça se passe à ciel ouvert ici. Tout le monde voit, tout le monde sait. Et ça pose un problème. »
Koffi leva enfin la tête, un sourire narquois sur les lèvres. « Quel problème ? »
« Le problème de l’ordre, » dit Ibrahim d’une voix grave. « Ici, il y a des règles. Et puisqu’il n’y a pas de règles pour… ça, » fit-il en désignant Rox d’un geste vague, « il faut bien qu’il y en ait une nouvelle. Pour la sécurité. La nôtre, et la sienne. »
Adama rit. « Tu veux dire qu’il faut payer pour être protégé ? »
Ibrahim haussa les épaules. « Il vit ici. Il profite de la sécurité du foyer. La communauté lui offre une protection, en échange de quoi ? De quelques services pour toi ? C’est pas équitable. Il faut contribuer. »
Le mot « contribuer » résonna dans l’oreille de Rox. C’était un mot propre, civilisé, mais il sentait l’odeur du racket. Une bouffée d’angoisse, froide et piquante, le perça.
« Combien ? » demanda Koffi, toujours amusé.
« Rien d’extravagant, » dit Ibrahim en s’approchant de la table où Rox était assis. Il posa une grosse main sur son épaule, une pression lourde et possessive. « Disons… vingt euros par jour. Pour la tranquillité d’esprit. Pour s’assurer que personne n’embête notre petit ami ici. Parce que tu sais, certains pourraient ne pas apprécier de voir un homme se soumettre comme ça. Des ennuis pourraient arriver. »
Vingt euros par jour. Six cents euros par mois. C’était plus que ce qu’il lui restait après avoir payé son loyer au foyer et ses frais de nourriture. C’était impossible. Il leva les yeux vers Koffi, cherchant une aide qui ne viendrait pas. Koffi le regarda avec un sourire froid, puis hocha la tête à l’attention d’Ibrahim. « Marché conclu. C’est une bonne idée. La communauté doit s’entraider. »
À partir du lendemain, la routine s’installa. Chaque matin, en sortant de sa chambre pour aller travailler, il croisait Ibrahim dans le couloir. L’homme ne disait rien, il tendait simplement la main. Rox, le cœur battant, devait y glisser un billet de vingt euros froissé. La honte le brûlait chaque fois. Il n’était plus seulement un esclave sexuel, il était un esclave payé pour l’être, racketté par ceux qui le méprisaient. Il n’y avait aucun plaisir dans le regard d’Ibrahim, seulement du calcul, de l’exploitation.
Il dut commencer à faire des économies drastiques. Il ne mangeait plus que des pâtes et du pain. Il arrêta de prendre le métro, allant au travail à vélo, même par temps de pluie. Ses vêtements s’usèrent, ses chaussures se percèrent. Il était à la fois l’esclave sexuel de Koffi et Adama, et le vache à lait d’Ibrahim et, par extension, de tout le foyer qui était au courant.
Un soir, il n’eut plus d’argent. Il avait dû dépenser ses derniers euros pour acheter un médicament contre une forte fièvre. Le lendemain matin, quand il croisa Ibrahim, il baissa les yeux, les mains tremblantes dans ses poches vides.
« Il n’y a pas ? » demanda Ibrahim, sa voix douce mais dangereuse.
« J-je n’ai pas… J’ai été malade, » murmura Rox.
Ibrahim ne dit rien. Il lui fit simplement un croche-pied si rapide que Rox n’eut pas le temps de réagir. Il s’étala de tout son long sur le sol du couloir, son sac qui s’ouvrit et répandit ses affaires. Quelques résidents qui passèrent rirent. Koffi et Adama sortirent de leur chambre, et Koffi dit : « Tu vois, c’est pour ça qu’il faut payer. Pour éviter ce genre de désagrément. »
Ibrahim se pencha sur Rox, son visage tout près. « Ce soir. Tu me retrouves dans ma chambre. Et tu me montres que tu peux être utile d’une autre manière. »
Ce soir-là, après avoir servi Koffi et Adama, il frappa, tremblant, à la porte d’Ibrahim. L’homme le fit entrer. La chambre était simple, mais propre. Ibrahim était torse nu, ses muscles luisants à la lumière de la lampe.
« Alors, le pauvre petit malade, » dit-il avec sarcasme. « Montre-moi ce que tu sais faire. »
Rox s’agenouilla. Ce fut différent. Avec Koffi, c’était une sorte de jeu de pouvoir entre eux. Avec Ibrahim, c’était une punition, un recouvrement de dette. L’homme le prit brutalement, sans ménagement, le traitant comme un simple trou à baiser. Rox sentit chaque coup de rein comme une confirmation de sa déchéance. Il n’était même plus une personne, juste un moyen de paiement alternatif.
Quand Ibrahim eut fini, il lui donna une petite tape sur la fesse. « C’était bien. Demain, tu ramènes les vingt euros. Et puis dix de plus, pour les intérêts. »
Rox rentra dans sa chambre, le corps endolori, l’âme brisée. Il se blottit sous sa couverture, les larmes coulant silencieusement sur son oreiller. Il était prisonnier. Prisonnier de sa propre nature, prisonnier de sa soumission, et maintenant prisonnier de sa pauvreté. Il avait perdu son argent, son logement, et maintenant, il perdait même la misère qu’il lui restait. Il ferma les yeux, et dans l’obscurité de sa chambre minuscule, il sentit sa bite se dresser légèrement, un réflexe conditionné, la dernière preuve qu’il était bien et définitivement cassé.
